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Rédiger un premier rapport de durabilité CSRD soulève rapidement une question très concrète : par où commencer, et dans quel ordre organiser la matière ? Entre les normes transversales, les normes thématiques et les fameuses normes sectorielles encore en chantier, la tentation est grande de se lancer dans la rédaction sans plan d'ensemble. C'est pourtant l'une des principales causes de rapports illisibles, redondants ou incomplets lors de la vérification externe.
Ce guide se concentre sur deux questions pratiques que notre guide complet de la CSRD n'aborde qu'en surface : où en sont réellement les ESRS sectoriels après la directive Omnibus, et comment organiser méthodiquement la rédaction d'un rapport de durabilité pour qu'il reste cohérent, auditable et exploitable d'un exercice à l'autre.
Avant de parler de structuration, il faut resituer les ESRS sectoriels dans l'ensemble normatif construit par l'EFRAG. Les European Sustainability Reporting Standards se déclinent en réalité sur trois niveaux, et confondre ces niveaux est l'une des premières sources d'erreur dans la conception d'un rapport.
Le premier niveau regroupe les normes transversales, l'ESRS 1 et l'ESRS 2, qui s'appliquent à toutes les entreprises soumises à la CSRD quel que soit leur secteur. Elles fixent les principes de préparation du rapport, la logique de double matérialité et les informations générales de gouvernance et de stratégie.
Le deuxième niveau rassemble les dix normes thématiques transsectorielles : cinq normes environnementales (E1 à E5), quatre normes sociales (S1 à S4) et une norme de gouvernance (G1). Ce sont elles qui composent aujourd'hui l'essentiel de la matière d'un rapport de durabilité, et elles s'appliquent également indépendamment du secteur d'activité, sous réserve que l'analyse de matérialité en confirme la pertinence.
Le troisième niveau, celui des normes sectorielles proprement dites, vise à compléter ce socle avec des exigences propres à certaines activités : extraction minière, pétrole et gaz, agriculture, textile, construction, transport. C'est ce niveau qui reste, en 2026, le plus incertain — et c'est précisément l'objet de cet article.
À l'origine, le règlement délégué de la Commission européenne prévoyait la publication de normes sectorielles pour une quarantaine de secteurs d'activité, avec une entrée en application initialement fixée courant 2026 pour les entreprises de la première vague. L'objectif affiché était de renforcer la comparabilité des rapports au sein d'un même secteur, en imposant des indicateurs propres aux enjeux les plus significatifs de chaque filière : intensité énergétique pour l'industrie lourde, bien-être animal pour l'agroalimentaire, gestion de l'eau pour le textile, sécurité des installations pour l'énergie.
La directive Omnibus a bouleversé ce calendrier. Dans son objectif général de simplification du cadre CSRD, elle a suspendu l'obligation de développer et de publier les normes sectorielles, en confiant à l'EFRAG le soin de les revoir en profondeur, en parallèle de la révision des normes thématiques déjà engagée. Concrètement, cela signifie que les entreprises qui préparent leur rapport de durabilité aujourd'hui n'ont, à ce stade, aucune obligation de reporting au titre de normes sectorielles : elles restent suspendues, sans calendrier ferme de publication.
Cette suspension ne dispense pourtant pas les entreprises de raisonner en termes sectoriels. L'ESRS 1 continue d'exiger que l'analyse de double matérialité intègre les enjeux propres au secteur d'activité de l'entreprise, même en l'absence de norme sectorielle formelle. Une entreprise du secteur textile doit ainsi documenter ses enjeux liés à l'eau, aux substances chimiques et aux conditions de travail dans sa chaîne d'approvisionnement, non pas parce qu'une norme ESRS textile l'impose noir sur blanc, mais parce que ces enjeux ressortent structurellement de son analyse de matérialité. La logique sectorielle infuse donc déjà le rapport, indépendamment du statut réglementaire des normes qui porteront formellement son nom.
Pour les entreprises qui anticipent une future publication de ces normes, la prudence recommande de suivre les travaux préparatoires de l'EFRAG, disponibles publiquement, et de s'assurer que la structure du rapport actuel pourra accueillir sans refonte majeure des rubriques sectorielles supplémentaires le moment venu. C'est un argument de plus en faveur d'une architecture de rapport modulaire, pensée dès le départ pour évoluer.
Avec des normes sectorielles suspendues et des normes thématiques en cours de simplification, l'essentiel du travail de conformité se joue désormais sur la façon dont l'entreprise organise, documente et présente les informations déjà exigées par l'ESRS 1 et l'ESRS 2. Un rapport bien structuré facilite la lecture par l'organisme tiers indépendant, réduit le risque d'incohérence entre les sections, et surtout, accélère la production des exercices suivants puisque l'architecture devient réutilisable.
La structuration ne commence jamais par la rédaction : elle commence par la matrice de double matérialité, décrite en détail dans notre guide complet de la CSRD. C'est cette matrice qui détermine quelles normes thématiques s'appliquent réellement à l'entreprise, et dans quel ordre de priorité les traiter. Une entreprise industrielle dont l'analyse fait ressortir le changement climatique et la pollution comme enjeux dominants consacrera naturellement une place plus importante aux normes E1 et E2 qu'aux normes sociales, sans pour autant les omettre.
Cette étape amont conditionne tout le reste : construire le plan du rapport avant d'avoir stabilisé la matrice de matérialité conduit presque systématiquement à devoir réécrire des sections entières une fois l'analyse finalisée.
L'ESRS 2 impose une structure en quatre blocs que le rapport doit suivre scrupuleusement : gouvernance, stratégie, gestion des impacts, risques et opportunités, puis métriques et objectifs. Chacun de ces quatre blocs se retrouve ensuite décliné dans chaque norme thématique matérielle. Autrement dit, la structuration efficace consiste à appliquer cette grille en quatre temps de façon systématique, norme par norme, plutôt que de rédiger un chapitre narratif par thématique qui mélangerait gouvernance, actions et indicateurs.
Concrètement, pour chaque enjeu matériel identifié — climat, biodiversité, main-d'œuvre propre, conduite des affaires — il est recommandé de documenter séparément : qui gouverne le sujet en interne, quelle est la stratégie et les objectifs associés, quelles politiques et actions sont déployées, et enfin quels indicateurs chiffrés en mesurent la performance. Cette discipline de rédaction, un peu rigide en apparence, est ce qui rend un rapport auditable : l'organisme tiers indépendant peut suivre le fil logique de chaque enjeu sans devoir reconstituer l'information éparpillée dans plusieurs sections.
Puisque les ESRS sectoriels restent suspendus, mieux vaut ne pas créer de section dédiée qui resterait vide. La bonne pratique consiste plutôt à intégrer les enjeux sectoriels directement dans les sections thématiques concernées, en les signalant explicitement comme relevant de la spécificité du secteur d'activité. Une entreprise agroalimentaire peut ainsi traiter le bien-être animal au sein de sa section ESRS S3 ou S4 selon la partie prenante concernée, sans attendre l'hypothétique norme sectorielle correspondante. Le jour où les normes sectorielles seront publiées, cette information sera déjà collectée et documentée ; il suffira de la reformater selon les exigences précises du nouveau texte plutôt que de la produire ex nihilo.
Un rapport de durabilité bien structuré s'appuie sur une table de correspondance interne — souvent appelée table de passage ou mapping — reliant chaque enjeu matériel identifié aux points de données ESRS qu'il déclenche, et à la direction interne responsable de leur collecte. Cet outil, qui n'apparaît pas nécessairement tel quel dans le rapport publié, est pourtant ce qui structure tout le travail de collecte en amont : il évite les doublons entre directions, identifie les zones de flou méthodologique, et sert de fil conducteur lors de la revue par l'organisme tiers indépendant. Les outils de digitalisation RSE permettent aujourd'hui d'automatiser une grande partie de cette table de correspondance et d'en garder une trace auditable.
Une erreur fréquente consiste à structurer le rapport uniquement autour des résultats chiffrés, en laissant la méthodologie en note de bas de page. L'assurance externe porte pourtant autant sur la méthode que sur le chiffre lui-même. Chaque section du rapport devrait donc comporter, de façon standardisée, un rappel du périmètre couvert, de la source des données, des éventuelles estimations ou extrapolations utilisées, et des limites connues. Cette rigueur méthodologique, calquée sur les pratiques du reporting extra-financier les plus matures, est ce qui distingue un rapport défendable devant un auditeur d'un rapport qui se contente d'afficher des indicateurs RSE sans les documenter.
Plusieurs erreurs reviennent régulièrement dans les premiers exercices de reporting. La première consiste à traiter la CSRD comme un exercice de communication plutôt que de conformité, en construisant le plan du rapport autour des messages que l'entreprise souhaite valoriser plutôt qu'autour des enjeux réellement matériels révélés par l'analyse. Cette approche se retourne systématiquement contre l'entreprise lors de la vérification externe.
La deuxième erreur consiste à dupliquer l'information entre plusieurs sections sans les relier explicitement, par exemple en traitant les émissions de gaz à effet de serre à la fois dans la section climat et dans la section stratégie, avec des chiffres légèrement différents faute de source commune. Une architecture de rapport centralisée, appuyée sur une table de correspondance unique, élimine ce risque.
La troisième erreur, plus spécifique au contexte 2026, consiste à ignorer complètement la dimension sectorielle sous prétexte que les normes formelles sont suspendues. Or l'ESRS 1 continue d'exiger que l'analyse de matérialité tienne compte du secteur d'activité : une entreprise qui n'aborde jamais ses spécificités sectorielles s'expose à une observation de l'organisme tiers indépendant, même sans norme ESRS sectorielle publiée.
Enfin, la quatrième erreur consiste à figer la structure du rapport sans anticiper son évolution. Entre la révision en cours des normes thématiques, dont l'application est prévue à partir de l'exercice 2027, et la publication à venir des normes sectorielles, l'architecture retenue aujourd'hui devra pouvoir absorber des ajouts sans être intégralement repensée. Mieux vaut donc une structure modulaire, organisée par enjeu matériel plutôt que par numéro de norme, qui reste plus facile à faire évoluer.
Structurer un rapport CSRD n'est pas seulement un exercice de rédaction : c'est un travail de gestion de projet transversal qui mobilise la direction RSE, la direction financière, les achats, les ressources humaines et les équipes QHSE. La capacité à traduire une matrice de double matérialité en plan de rapport, à construire une table de correspondance entre enjeux et points de données, puis à coordonner la collecte auprès de plusieurs directions internes, constitue aujourd'hui l'une des compétences les plus recherchées par les entreprises en phase de conformité CSRD.
C'est précisément ce que nous enseignons dans notre Cycle Mastère Manager de la RSE et du Développement Durable, qui intègre l'architecture complète des ESRS, la méthodologie de double matérialité et la structuration pratique d'un rapport de durabilité conforme au cadre post-Omnibus. Notre Bachelor 3 RSE & QHSE pose quant à lui les bases nécessaires pour comprendre et contribuer à ce type de projet dès les premières années de formation.
Les ESRS sectoriels sont-ils obligatoires en 2026 ?
Non. La directive Omnibus a suspendu leur développement et leur publication. Aucune entreprise n'a aujourd'hui d'obligation de reporting au titre de normes ESRS sectorielles, quel que soit son secteur d'activité.
Faut-il quand même tenir compte du secteur d'activité dans le rapport ?
Oui. L'ESRS 1 exige que l'analyse de double matérialité intègre les enjeux propres au secteur, indépendamment de l'existence d'une norme sectorielle formelle. Ces enjeux doivent être documentés au sein des normes thématiques déjà applicables.
Combien de sections doit comporter un rapport de durabilité CSRD ?
Le nombre de sections varie selon les enjeux matériels identifiés par chaque entreprise, mais chaque section thématique retenue doit suivre les quatre blocs imposés par l'ESRS 2 : gouvernance, stratégie, gestion des impacts risques et opportunités, métriques et objectifs.
Par quoi commencer pour structurer son rapport ?
Par l'analyse de double matérialité, qui détermine les normes thématiques applicables et leur ordre de priorité. Construire le plan du rapport avant cette analyse conduit presque toujours à devoir le réorganiser en profondeur par la suite.
Comment anticiper une future publication des normes sectorielles ?
En intégrant dès aujourd'hui les enjeux sectoriels dans les sections thématiques existantes plutôt qu'en créant une section vide dans l'attente des textes, et en construisant une table de correspondance entre enjeux et points de données suffisamment modulaire pour accueillir de nouvelles exigences sans refonte complète.
Les ESRS sectoriels restent suspendus, mais la logique sectorielle, elle, ne l'est pas : elle irrigue déjà l'analyse de double matérialité et doit trouver sa place dans un rapport structuré selon l'architecture de l'ESRS 2. Bâtir dès maintenant une organisation modulaire, appuyée sur une table de correspondance claire entre enjeux matériels et points de données, c'est se donner les moyens d'absorber sereinement les évolutions réglementaires à venir plutôt que de les subir.
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